Aumônerie protestante en prison : enjeux, parcours et perspectives
Rédaction : Yvon Leray, Président de la commission Prison du CNEF – la CEDEF
Entretien avec Philippe Aurouze, aumônier national de la Fédération protestante de France le 15 février 2026
En 2025 déjà, vous avez été très nombreux à nous solliciter, individuellement sur le site de la CEDEF (www.lacedef.org), sur le sens de ce ministère si singulier que celui de l’aumônier des prisons, sur le parcours afin de servir dans cette fonction, mais aussi sur les besoins concrets de ce service au cœur du monde pénitentiaire.
Au premier trimestre 2026, les questions autour de l’aumônerie protestante en milieu carcéral demeurent nombreuses.
Ces interrogations ont été adressées tant à la Commission Prison du CNEF qu’à la Fédération protestante de France (FPF). C’est dans cette continuité que nous avons souhaité proposer un éclairage plus global, en donnant la parole à Philippe Aurouze, pasteur et aumônier national protestant des prisons.
La CEDEF – un service satellite : une correspondance ouverte à tous
Avant d’aborder spécifiquement le ministère d’aumônier, il est important de rappeler l’existence d’un service historique porté par la Commission Prison du CNEF depuis plus de quarante ans : le service de correspondance protestante avec les personnes détenues.
Ce service est universel et inconditionnel. Aucun critère de sélection n’est appliqué :
croyants ou non-croyants, protestants, catholiques, musulmans ou sans confession, toute personne détenue peut demander à correspondre.
Ce rappel est essentiel, car il souligne la vocation universelle de ce ministère : rejoindre la personne là où elle est, sans préalable idéologique ou confessionnel.
Le ministère d’aumônier : un engagement spécifique
Au-delà de la correspondance, le service de l’aumônerie protestante soulève de nombreuses questions. C’est pourquoi nous avons souhaité interroger directement Philippe Aurouze.
Première question :
En 2026, qu’est-ce que servir dans l’aumônerie protestante en prison ? (les principales missions)
C’est exercer une mission spirituelle, relationnelle et profondément humaine au cœur d’un environnement fragile, exigeant et souvent blessé. C’est se mettre à disposition des personnes en détention. C’est un ministère d’Église, qui repose sur quatre dimensions essentielles : la présence, l’écoute, l’accompagnement et le témoignage d’espérance. Servir, c’est être une présence pastorale dans un lieu de rupture. La prison est un espace de séparation d’avec la société, la famille et parfois de soi-même. L’aumônier protestant y porte une présence bienveillante, discrète et fiable, signe de l’accueil inconditionnel de Dieu. Mais, cette présence s’offre et ne s’impose jamais. Cela passe par les visites en cellule, de l’écoute et du soutien moral et spirituel auprès des personnes en demande. L’aumônier est souvent l’un des seuls interlocuteurs avec qui la personne détenue peut : - parler en confiance, - exprimer ses peurs, sa colère, son histoire, - partager une quête de sens, - dire sa foi ou ses doutes. L’aumônier anime également des temps de partage collectif, soit d’étude de la Bible, soit le culte. Pour ces moments en groupe, il peut être accompagné d’intervenants.
Servir dans l’aumônerie protestante des prisons c’est aussi accepter la diversité au sein du protestantisme. Des luthéro-réformés historiques aux évangéliques charismatiques en passant par les libristes, les baptistes, les adventistes, les salutistes, les mennonites, etc. le panel théologique reste large. Néanmoins, une seule aumônerie, portée par la Fédération protestante de France, sert les personnes en détention. La mission nous unit.
Quelles sont aujourd’hui les étapes pour devenir aumônier, et quels sont les éléments essentiels à connaître pour s’engager dans ce ministère ?
Tout d’abord être certain de l’appel. Dieu m’a-t-il mandaté pour aller rencontrer des personnes en détention, les soutenir, les accompagner spirituellement, y compris dans une approche de la foi très différente de la mienne ? Ensuite, il est nécessaire d’avoir une confirmation de l’appel. Pour cela le rôle de l’Eglise reste fondamental tant par la prière que par le regard objectif posé sur le ministère qui me serait confié.
L’aumônerie protestante propose ensuite cinq étapes. La première, se rapprocher d’un aumônier afin d’entrer avec lui pour un temps de culte collectif. Cela permet de ressentir la prison de l’intérieur. Dans l’idéal, deux ou trois participations à des cultes en détention seraient nécessaires pour clarifier son ressenti. La deuxième étape consiste à se rapprocher de l’aumônier régional cette fois-ci. Un dialogue sur les motivations, les attentes, la posture, etc. se vivra entre le postulant et l’aumônier régional. Selon les éléments à sa disposition après cet entretien, celui-ci vous invitera à exprimer votre demande auprès de la commission régionale d’accompagnement. Il sera demandé un CV, une lettre de motivation et une recommandation de votre communauté. La troisième étape passée, si votre profil est retenu, tout votre dossier sera envoyé à l’aumônier national qui, seul, peut demander votre agrément auprès de l’administration pénitentiaire. Cette quatrième étape nécessite de la patience et peut durer plusieurs mois puisqu’un avis doit être rendu par le préfet après enquête. La cinquième et dernière étape consiste à s’impliquer au sein de l’équipe de l’établissement et passer le diplôme universitaire (DU) d’aumônerie dispensé par la Faculté de théologie de Strasbourg. A noter que l’aumônerie en prison est un ministère entièrement bénévole.
Dans un contexte marqué par la surpopulation carcérale, les tensions institutionnelles et les fragilités humaines croissantes, que peuvent faire aujourd’hui les chrétiens soucieux du sort des personnes détenues ?
Le contexte anxiogène ambiant replie les individus sur eux-mêmes. Le rôle des chrétiens, me semble-t-il, consiste à promouvoir des valeurs fondamentales telles que l’égalité de tous, l’accueil inconditionnel de Dieu, le droit à une seconde chance, le partage, etc.
En ce sens, les personnes en détention nous interpellent ! Comment réagir face à l’acte commis ? Quel regard porté sur celui qui l’a perpétré ? Personnellement, à chaque fois que je rentre en détention, je prie intérieurement pour demander à Dieu de m’aider à regarder celui que je vais rencontrer comme aussi important que moi à ses yeux. Et ceci n’est pas toujours évident.
Concrètement, tout chrétien, sans être aumônier, peut s’engager dans différentes actions :
la prière pour les personnes en détention, pour les victimes, pour les aumôniers, pour les agents pénitentiaires du surveillant au directeur en passant par le CPIP mais aussi pour les magistrats, les avocats et les élus ; la correspondance via le service de la CEDEF ; la visite en parloir via l’association nationale des visiteurs de prisons (ANVP) ; le soutien matériel, principalement pour les indigents, via la Croix rouge, le Secours catholique ou autres structures sociales accréditées comme interface ; l’accompagnement à la sortie en s’impliquant dans une association spécialisée voire en proposant du travail -pour les employeurs- à des personnes sortant de détention ; la collecte de fonds auprès d’amis, de relations afin de soutenir le ministère des aumôniers, la diffusion de Bibles en français comme en langues étrangères auprès des personnes suivies, les colis de Noël, etc. Ces fonds doivent être remis à l’aumônerie FPF pour une gestion collective.
Au-delà des actions déjà citées préalablement, sur un changement de mentalité, de regard et donc d’engagement sociétal. Cela passe par une réflexion personnelle, d’Église mais aussi par des choix politiques (votes pour les municipales) en phase avec des valeurs chrétiennes d’ouverture et de grâce.
Quels sont les grands besoins actuels de l’aumônerie protestante ?
Les plus grands besoin de l’aumônerie protestante concernent le renouvellement des équipes, de pourvoir tous les établissements pénitentiaires d’aumôniers en nombre suffisant tout en représentant la diversité protestante et des fonds pour l’acquisition de Bibles en langue étrangères.
Les Églises locales, les unions d’Églises ou même les chrétiens individuellement peuvent-ils soutenir cette œuvre, et de quelles manières ?
Concrètement, en considérant le ministère de l’aumônerie comme un ministère à part entière au sein de leurs communautés. Cela peut passer par l’organisation d’une journée spéciale avec présentation et/ou témoignage de ce qui se vit en détention, par l’envoi d’un ou plusieurs aumôniers, par le soutien matériel, etc.
Perspective d’avenir :
Si nous devions formuler un souhait ou dessiner un horizon pour les années à venir, comment vois-tu l’évolution de l’aumônerie protestante en France ?
En interne, très positivement. C’est un lieu de service mais aussi d’apprentissage de la diversité. Nos provenances ecclésiales obligent chacun à comprendre l’autre, à se décentrer de sa compréhension théologique, de rechercher le consensus au bénéfice des personnes vers lesquelles nous sommes envoyées. Cela fonctionne et nous mettons tout en œuvre pour que cela perdure. Les 414 aumôniers provenant de 51 Églises ou Unions d’églises différentes en sont la preuve.
Sur un plan général, tout dépendra des pressions populistes. En effet, les conditions de détention, la surpopulation, une certaine compréhension de la laïcité, le durcissement législatif pourraient conduire à un resserrement de l’action des aumôniers. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) évoque régulièrement les atteintes aux droits humains des personnes concernées. Cela peut donc empirer. Nous devons donc, tous ensemble mais aussi individuellement, par nos propos, nos choix et nos attitudes démontrer la nécessité d’accompagner tous les êtres humains équitablement.
Existe-t-il des perspectives nouvelles, tant sur le plan légal que sur celui des coopérations institutionnelles ?
Pas vraiment si ce n’est sur le statut des aumôniers. Mais cela ne changera pas nos coopérations institutionnelles de qualité avec l’administration pénitentiaire tant au niveau national (avec la DGAP) qu’au niveau régional (avec les DISP) ou local (avec les chefs d’établissement).
En revanche des projets de loi, comme la loi SURE (pour Sanction, Utile, Rapide et Efficace), peuvent aggraver la situation des personnes en détention en générant encore plus de surpopulation. La France est déjà championne d’Europe derrière Chypre en taux d’occupation (134% en moyenne mais 167% en maison d’arrêt avec, en plus, presque 7.000 matelas au sol générant 21.000 personnes en cellule de 9 m²). La construction de nouvelles places, toujours en vigueur, ne solutionnera pas les problèmes.
Y a-t-il des dynamiques que tu aimerais encourager ou renforcer ?
Je crois que notre Dieu mandate son Église à sortir de sa zone de confort. L’accompagnement moral et spirituel des personnes en détention vient concrétiser cela. Au risque de me répéter, cela nécessite une réflexion personnelle sur le sens de la peine, sur les politiques publiques, sur le regard posé sur la personne ayant commis une faute, sur la grâce, sur la réinsertion, etc.
Je souhaite donc que les Églises s’impliquent dans cette réflexion et que des croyants poursuivent leurs engagements au service des personnes en marge. Je reste optimiste et confiant.
Pour conclure, je reprendrai les paroles de l’auteur de l’épître aux Hébreux (13.2) : « Souvenez-vous des prisonniers comme si vous étiez en prison avec eux, et de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous êtes dans un corps. »
Une réalité précieuse dans le cadre de la laïcité française
L’existence même des aumôneries en France est une richesse souvent méconnue. À l’échelle internationale, de nombreux pays ne disposent pas d’un tel accès au culte en détention, faute de cadre juridique ou en raison de lois plus restrictives.
L’aumônerie s’inscrit pleinement dans l’esprit de la loi de 1905, garantissant la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, y compris derrière les murs des prisons. Elle témoigne aussi de l’engagement de législateurs et de responsables institutionnels soucieux de préserver cette liberté fondamentale.
Invitation à la rencontre
Pour savoir davantage, l’aumônerie sera présente au Centre Évangélique, qui se tiendra les 15 et 16 avril prochain à l’Espace Grand Paris à Créteil.
Vous pourrez y rencontrer : des aumôniers protestants (stand FPF – aumônerie), ainsi que des membres de la Commission Prison du CNEF la CEDEF (...).
À très bientôt. Pour réserver votre place : Accueil - Centre evangelique
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